L'engouement pour le développement personnel et les analyses pseudo psychologiques en entreprise révèlent une intensification de la volonté de prise de pouvoir sur les individus.
La lecture du remarquable livre de Valérie Brunel "Les managers de l'âme" est indispensable.
On en trouve une fiche de lecture sur le site du CR-ROM .
Quelques extraits:
Les dispositifs managériaux s'appuyant sur les pratiques de soi prennent en charge ce désir de réalisation individuelle tout en le canalisant dans le sens souhaité par l'entreprise et vers les utilités du système.C'est un certain modèle de l'homme accompli socialement, intellectuellement et humainement qui tient lieu d'idéal à atteindre, et qui soutient le système d'aspiration sur lequel est fondé le pouvoir organisationnel. L'implication subjective des salariés découle de leur sentiment de travailler à leur réalisation personnelle. Les rapports sociaux contraignants ont été remplacés par l'intériorisation de la contrainte. (p. 161)
En formulant une causalité récursive entre estime de soi, bien-être, relations de confiance et efficacité au travail, le courant du développement personnel dans l'entreprise donne à penser un monde harmonieux et réconcilié, où ce qui est souhaitable pour le bien-être de la personne, ce qui est fondateur de lien social et ce qui est économiquement utile pour l'entreprise, convergent et se nourrissent réciproquement. Il énonce un cercle vertueux entre bonheur personnel, construction du lien social et productivité. (p.170)
Il semblerait que les systèmes organisationnels misant sur le "développement de la personne" aient du mal à gérer la discorde ou le conflit, car leur fonctionnement interne repose sur l'idée fantasmée du consensus et de la similitude entre les individus. Ce type de système organisationnel s'autorégule généralement par l'exclusion. Tout se passe comme s'il y avait projectin de ce qui est mauvais à l'extérieur du groupe. (...) Toute dissension interne serait de l'ordre du tabou et de l'impensé, car la différence et le conflit font partie de l'extérieur. De plus, le pouvoir étant intériorisé et légitime pour chacun, il est exercé par tous sur tous. (...) Celui qui n'est pas conforme sera rejeté collectivement. (p. 174)
Le conflit est une composante essentielle de la relation sociale: il permet de renouveler les "règles du jeu" entre les acteurs et de résoudre les contradictions dont ils sont porteurs, permettant ainsi de rétablir l'équilibre social. Il est nécessaire à une société qui respecte la diversité et la liberté. Le lien social est toujours fondé sur le dur métier de se confronter, d'échanger ou de négocier, et pas sur la croyance illusoire dans l'harmonie et la coopération.
Or, le courant managérial du développement personnel tend à offrir une vision édulcorée de la vie sociale, dont l'état normal reposerait sur l'harmonie et l'intégration. Cette conception fait abstraction des conflits d'intérêt et de pouvoir qui structurent les rapports sociaux, les réduisant à des malentendus ou à des défauts de communication. Elle revient en fait à nier les rapports de pouvoir dans la société, les remplaçant par un mythe du développement de soi. Cette philosophie comporte un risque, celui de détourner les individus de tout engagement politique et social. (pp. 178-179)
Gageons qu'il ne s'agit pas d'un risque mais d'une volonté.
http://www.editionsladecouverte.fr/catalogue/index-Les_managers_de_l_ame-9782707156235.html
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